Dimanche 3 mai 2026 à 14h30

Cycle : Quand l’Histoire devient cinéma 

Séance suivie d’une analyse de séquences par Olivier Ronat, animateur et passeur cinéphile.

Olivier Ronat est un élève de Jean Douchet. Il est animateur dans les salles art et essai ainsi que dans les cercles cinéphiles.

LES FLEURS DU MANGUIER              

Prix spécial jury Mostra de Venise 2025

Japon, France, Malaisie, All., 2026, 1h38, drame, avec avertissement, VOstf malaisien

De Akio Fujimoto, avec Shomira Rias Uddin, Shofik Rias Uddin

Dans l’espoir de retrouver leur famille dispersée, Shafi, 4 ans, et sa sœur Somira, 9 ans, quittent un camp Rohingyas du Bangladesh pour rejoindre la Malaisie. Guidés par leur regard d’enfant, ils entreprennent une traversée périlleuse.

Tarifs habituels

Les Fleurs du manguier – Quand l’Histoire devient cinéma
Il y a, dans Les Fleurs du manguier, quelque chose de très rare : un film qui affronte l’Histoire sans jamais la réduire au discours. Akio Fujimoto ne part pas d’un savoir à transmettre, ni d’un événement à illustrer. Il part d’un mouvement. Celui de deux enfants qui avancent, sans toujours comprendre ce qui leur arrive, dans un monde qui s’est défait autour d’eux. À partir de là, tout le film consiste à retrouver, dans les corps, dans les paysages, dans les durées, ce que signifie être jeté hors de chez soi.
Ce que le film saisit d’emblée, c’est une contradiction essentielle : l’enfance est faite pour habiter un monde, et voici qu’elle est condamnée à le traverser. Il ne s’agit donc pas seulement d’un récit d’exil. Il s’agit plus profondément d’une expérience de la perte : perte du lieu, perte de la protection, perte de l’ordre même des choses. L’Histoire, ici, n’apparaît pas comme une grande mécanique abstraite ; elle se dépose dans les gestes les plus simples, dans la fatigue d’un corps, dans une attente, dans un regard qui ne sait plus très bien ce qu’il doit espérer.
Fujimoto trouve alors la juste distance. Il ne surplombe jamais ses personnages. Il ne cherche pas non plus l’effet de réel comme garantie morale. Son cinéma tient dans une proximité très délicate avec les enfants, dans une attention à leur présence, à leur manière d’être là, de continuer malgré tout. C’est pourquoi le film touche si profondément : il ne démontre rien, il laisse apparaître. Et ce qui apparaît peu à peu, c’est qu’une tragédie historique contemporaine peut aussi devenir une forme, un rythme, presque une matière sensible.
Cependant, cette douceur apparente de la mise en scène ne doit pas tromper. Elle n’adoucit pas la violence du monde ; elle en révèle au contraire la cruauté. Car tout ce qui entoure les enfants — les adultes, les frontières, les trafics, les promesses, les passages — compose un univers où l’existence humaine ne tient plus qu’à presque rien. Le film devient alors la mise à l’épreuve d’une présence fragile. Qu’est-ce qui subsiste quand tout vacille ? Peut-être seulement cela : un lien, une persistance, une manière de continuer à marcher.
La projection sera suivie d’un échange avec le public, au cours duquel sera diffusée l’interview filmée du réalisateur que j’ai réalisée. Ce sera une façon de prolonger le film par la parole de celui qui l’a conçu, et de mieux comprendre comment cette histoire, ancrée dans une réalité historique brûlante, trouve au cinéma non pas une illustration, mais une forme de vérité sensible.
Car ici, l’Histoire ne se contente pas d’être représentée. Elle devient mouvement des corps, désorientation du regard, traversée de l’espace. Et le cinéma, dans son humilité même, parvient à recueillir quelque chose de cette fragilité humaine que les événements, trop souvent, effacent.

Olivier RONAT